?oàn tu — Les eaux d’où l’on vient
L'exposition
Exposition ?oàn tu — Les eaux d’où l’on vient
La diaspora vietnamienne en France ne se raconte pas d’une seule voix. Elle bruisse, elle respire, elle tremble encore du fracas des guerres — la guerre d’Indochine (1946-1954), puis la guerre du Vietnam (1955-1975). Elle s’est formée dans le roulis des traversées, dans l’odeur métallique des bateaux, dans la moiteur des camps de transit. Rapatriés du CAFI, Eurasiens de la FOEFI, réfugiés boat people, migrants dits « économiques » : des sigles secs, administratifs, qui claquent comme des tampons sur du papier. Mais derrière eux, il y a la peau salée par la mer, les valises de toile rêche, les photographies froissées glissées entre deux chemises.
À l’arrivée, certains sont installés dans des lieux abandonnés, où le vent s’engouffre sous les portes mal jointes ; d’autres sont dispersés dans des villes dont ils ne savent ni lire les panneaux ni prononcer les noms. À la fin des années 1970, la naturalisation, rapide et conditionnelle, exige l’isolement : ne pas se regrouper, ne pas faire enclave, se fondre. Seuls les noyaux familiaux les plus proches restent soudés, serrés les uns contre les autres comme pour ne pas se dissoudre.
Et pourtant, le Vietnam persiste. Il affleure. Il remonte à la surface du territoire français comme une eau souterraine. Il se loge dans les volutes d’encens qui piquent les yeux, dans la laque brillante des autels, dans le cliquetis des bols et des baguettes. Il flotte dans l’anis étoilé, la coriandre froissée entre les doigts, le bouillon brûlant que l’on aspire à grandes lampées. Sous les néons des galeries marchandes, dans la pénombre rouge et or des pagodes, quelque chose bat encore. C’est là que grandissent les générations suivantes — entre deux langues dont les sonorités se heurtent ou se caressent, entre deux rythmes de phrases, deux façons d’habiter le silence.
Nées dans cet entre-deux, elles apprennent à écouter ce qui n’a pas été dit. Les silences ont une texture : épaisse, parfois granuleuse, comme une poussière déposée sur les meubles. Elles prient des aïeux dont elles écorchent le nom, dont elles murmurent les syllabes avec précaution. Devant les autels, les regards des ancêtres traversent le verre des cadres ; la fumée dessine des contours mouvants, brouille les visages, les rend proches et lointains à la fois — comme aperçus à travers une rivière.
Les artistes réunis dans cette exposition plongent les mains dans ces matières. Ils écoutent le clapotis des mémoires, le froissement des archives, le craquement des sols que l’on retourne. Ils sondent les eaux, creusent la terre, explorent la surface sensible de leur propre peau — cette peau qui porte des climats, des héritages, des absences. À la recherche d’une identité vietnamienne qui ne serait ni pure ni figée, mais mouvante, stratifiée, vivante.
À partir d’objets trouvés, de récits fragmentaires, de gestes répétés, ils tissent des liens d’une rive à l’autre. Leurs œuvres cousent, assemblent, superposent : tissus, images, sons, souvenirs. Elles font entendre des voix étouffées, réactivent des battements, recomposent des filiations choisies ou rêvées. Elles inventent des généalogies comme on trace des lignes dans le sable humide — conscientes que l’eau viendra les transformer.
?oàn tu devient alors un lieu de retrouvailles sensibles : se reconnaître dans une intonation, dans une odeur familière, dans la chaleur d’un bol partagé. Les formes et les médiums circulent comme des courants : vidéo, photographie, installation, textile — autant d’eaux qui confluent vers un même fleuve.
Comme la lumière qui se fracture à la surface d’un étang, les œuvres composent l’image d’un Vietnam ondoyant : on y entend le murmure des ancêtres, on y sent la terre retournée, on y voit des silhouettes traverser la brume. Un Vietnam qui ne cesse de se déplacer — présent dans l’air que l’on respire, dans les gestes transmis, dans les corps qui se souviennent.
La diaspora vietnamienne en France ne se raconte pas d’une seule voix. Elle bruisse, elle respire, elle tremble encore du fracas des guerres — la guerre d’Indochine (1946-1954), puis la guerre du Vietnam (1955-1975). Elle s’est formée dans le roulis des traversées, dans l’odeur métallique des bateaux, dans la moiteur des camps de transit. Rapatriés du CAFI, Eurasiens de la FOEFI, réfugiés boat people, migrants dits « économiques » : des sigles secs, administratifs, qui claquent comme des tampons sur du papier. Mais derrière eux, il y a la peau salée par la mer, les valises de toile rêche, les photographies froissées glissées entre deux chemises.
À l’arrivée, certains sont installés dans des lieux abandonnés, où le vent s’engouffre sous les portes mal jointes ; d’autres sont dispersés dans des villes dont ils ne savent ni lire les panneaux ni prononcer les noms. À la fin des années 1970, la naturalisation, rapide et conditionnelle, exige l’isolement : ne pas se regrouper, ne pas faire enclave, se fondre. Seuls les noyaux familiaux les plus proches restent soudés, serrés les uns contre les autres comme pour ne pas se dissoudre.
Et pourtant, le Vietnam persiste. Il affleure. Il remonte à la surface du territoire français comme une eau souterraine. Il se loge dans les volutes d’encens qui piquent les yeux, dans la laque brillante des autels, dans le cliquetis des bols et des baguettes. Il flotte dans l’anis étoilé, la coriandre froissée entre les doigts, le bouillon brûlant que l’on aspire à grandes lampées. Sous les néons des galeries marchandes, dans la pénombre rouge et or des pagodes, quelque chose bat encore. C’est là que grandissent les générations suivantes — entre deux langues dont les sonorités se heurtent ou se caressent, entre deux rythmes de phrases, deux façons d’habiter le silence.
Nées dans cet entre-deux, elles apprennent à écouter ce qui n’a pas été dit. Les silences ont une texture : épaisse, parfois granuleuse, comme une poussière déposée sur les meubles. Elles prient des aïeux dont elles écorchent le nom, dont elles murmurent les syllabes avec précaution. Devant les autels, les regards des ancêtres traversent le verre des cadres ; la fumée dessine des contours mouvants, brouille les visages, les rend proches et lointains à la fois — comme aperçus à travers une rivière.
Les artistes réunis dans cette exposition plongent les mains dans ces matières. Ils écoutent le clapotis des mémoires, le froissement des archives, le craquement des sols que l’on retourne. Ils sondent les eaux, creusent la terre, explorent la surface sensible de leur propre peau — cette peau qui porte des climats, des héritages, des absences. À la recherche d’une identité vietnamienne qui ne serait ni pure ni figée, mais mouvante, stratifiée, vivante.
À partir d’objets trouvés, de récits fragmentaires, de gestes répétés, ils tissent des liens d’une rive à l’autre. Leurs œuvres cousent, assemblent, superposent : tissus, images, sons, souvenirs. Elles font entendre des voix étouffées, réactivent des battements, recomposent des filiations choisies ou rêvées. Elles inventent des généalogies comme on trace des lignes dans le sable humide — conscientes que l’eau viendra les transformer.
?oàn tu devient alors un lieu de retrouvailles sensibles : se reconnaître dans une intonation, dans une odeur familière, dans la chaleur d’un bol partagé. Les formes et les médiums circulent comme des courants : vidéo, photographie, installation, textile — autant d’eaux qui confluent vers un même fleuve.
Comme la lumière qui se fracture à la surface d’un étang, les œuvres composent l’image d’un Vietnam ondoyant : on y entend le murmure des ancêtres, on y sent la terre retournée, on y voit des silhouettes traverser la brume. Un Vietnam qui ne cesse de se déplacer — présent dans l’air que l’on respire, dans les gestes transmis, dans les corps qui se souviennent.
Quand
26/02/2026 - 22/03/2026